Le jour où Saint-Jean faillit s’en mêler

Il nous semble maintenant tout à fait normal que l’organisation de la fête patronale revienne au Comité des Fêtes, une association constituée de bénévoles qui acceptent de consacrer un peu (et même souvent beaucoup) de leur temps à l’animation de la commune et au divertissement de ses habitants. Quitte d’ailleurs, hélas, à essuyer des critiques aussi injustes que stupides.

Il n’en a pas toujours été ainsi et, autrefois, c’était le Conseil municipal qui faisait fonction de Comité des Fêtes. Cette situation n’allait pas sans inconvénient et la mise en place d’un Comité totalement indépendant de l’Assemblée communale fut par la suite une bonne chose dans la mesure où il se trouve ainsi à l’abri de remous électoraux toujours désagréables car entraînant parfois de l’amertume ou même des rancœurs souvent longues à se dissiper. Peut-être aurait-il alors fallu faire appel aux Saint Jean pour ramener le calme et la sérénité.

Je dis bien les Saint Jean car il y en a deux : Saint Jean Baptiste et Saint Jean l’Evangéliste. Ce dernier est fêté le 27 décembre et il est généralement représenté avec un livre entre les bras, le 4ème Evangile. Mais celui qui nous intéresse plus particulièrement est le premier. Saint Jean Baptiste est appelé ainsi car, selon le Nouveau Testament, c’est lui qui a procédé au baptême du Christ. Il est généralement représenté accompagné de son agneau (comme c’est le cas à Louroux sur le vitrail de la chapelle gauche). Il est fêté le 24 juin et il est le saint protecteur, le “patron” de la paroisse. Déjà, au Moyen-Age, le 24 juin donnait lieu à des cérémonies religieuses, bien sûr, mais c’était également l’occasion de réjouissances beaucoup plus profanes et bien moins sérieuses. Au fil des siècles, la fête patronale s’est maintenue au jour même du 24 juin, quel que soit le jour de la semaine.

Mais les choses sont faites pour évoluer. Pour preuve, la réunion du Conseil municipal en date du 29 mars 1896. Le maire, Félix de COLLASSON est absent et c’est donc son adjoint, Jean-Baptiste HERAUD qui préside. Il donne lecture d’une pétition faite par plusieurs habitants de la commune tendant à avancer la fête patronale et à la fixer au dimanche qui précède le 24 juin. On vote donc au scrutin secret. Huit voix demandent le maintien de la date du 24 juin et une seule souhaite l’avancement au dimanche précédent Le problème semble donc résolu et, effectivement, on en restera là durant plusieurs années.

C’est seulement le 23 mai 1909 que le maire d’alors, Jean COURTIAL, remet la question sur le tapis et propose ” dans l’intérêt du commerce local ” de reporter la fête au dimanche suivant le 24 juin. Il semble que la séance fut extrêmement houleuse mais, finalement, après vote, le 24 juin fut maintenu par 7 voix, contre 2 pour le dimanche suivant et 1 pour le dimanche précédent. Le maire voyait donc sa proposition très largement repoussée et il était mis en minorité au sein de son Conseil.

Pourtant, loin de se décourager, il va insister et, avec l’autorisation du Sous-Préfet de Montluçon, il n’hésite pas à convoquer aussitôt une séance extraordinaire pour le dimanche 6 juin à… 4 heures du soir ! Le jour et l’heure étaient-ils mal choisis ? Les conseillers avaient-ils préféré regarder “Vivement Dimanche” avec Michel Drucker ? Tout laisse plutôt à penser que la séance précédente avait laissé des traces dans les esprits échauffés. Toujours est-il qu’à l’ouverture de la séance ils ne se retrouvèrent que 5 autour de la table : Jean-COURTIAL, Jean-Baptiste HERAUD, Jean SAPIENT, Stéphane de COLLASSON et Antoine COURTIAL. Par contre, Antoine LAMARQUE (l’adjoint au maire), Pierre GORBINET, Gilbert BERTHON, Jean GORBINET, Louis ROBIN et Henri BOUGUIN avaient choisi de rester tranquillement à la maison. Le quorum n’étant pas atteint, impossible de délibérer. Le maire leva donc la séance … non sans annoncer que la prochaine réunion aurait lieu 4 jours plus tard, le 10 juin à “quatre heures trois quarts du soir” avec toujours un seul point à l’ordre du jour : fixation de la date de la fête patronale.

Cette fois, ce fut pire encore puisque nos conseillers se retrouvèrent tout juste assez nombreux pour faire une belote !!! En effet, Antoine COURTIAL ayant choisi de rejoindre les récalcitrants, les quatre malheureux présents ne purent évidemment tenir séance. Le maire allait-il se décourager ? Pas du tout puisqu’il annonce que la prochaine réunion se tiendrait le 15 juin à 7 heures du soir. La situation ne s’améliorait donc pas et on pouvait se demander si Saint Jean n’allait pas être forcé de s’en mêler. Après tout, dans cette affaire, n’était-il pas le premier concerné !!!

Mais, dans les jours qui suivirent une étrange animation secoua la commune. Il y avait des rencontres discrètes, certains faisaient du porte à porte, d’autres essayaient de se montrer persuasifs. Indiscutablement, quelque chose se préparait. Effectivement, le 15 juin, à 7 heures du soir, le Conseil se retrouva … au complet ou presque puisque seuls Antoine COURTIAL et Gilbert BERTHON n’avaient pu (ou voulu) venir. D’entrée, le maire dépose sur la table une pétition : 93 habitants demandent que la fête se tienne le dimanche qui suit le 24 juin et seulement 12 réclament qu’elle se déroule le jour même du 24 juin. Le maire est radieux puisque cette pétition va exactement dans le même sens que ce qu’il réclame depuis près d’un mois. Il a pourtant tort de se réjouir trop vite.

Après vote, le report de la fête n’obtient que 4 voix. Une fois encore le maire est mis très largement en minorité et il doit s’incliner. On ignore toujours ce qu’en pensait Saint Jean et c’est vraiment dommage…